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De l’alcool pour compenser un rejet amoureux ? Réponse chez la mouche…

> Shohat-Ophir G et al.
Sexual deprivation increases ethanol intake in Drosophila
Science 2012 ; 335 (6074) : 1351-5


Le circuit cérébral de la récompense est activé aussi bien par les récompenses naturelles (sucre, nourriture, sexe, interactions sociales) que par les drogues. Les études chez la mouche Drosophila melanogaster (encore appelée mouche du vinaigre ou mouche à fruit) ont déjà montré que le circuit de la récompense est activé par l’alcool et les interactions sociales. L’idée initiale du présent travail était de trouver un lien entre les deux types de récompenses. Il a déjà été montré que les mouches peuvent présenter des comportements complexes liés à l’addiction, incluant une attraction durable vers les signaux prédisant une intoxication alcoolique et une appétence pour une solution alcoolisée.
Les auteurs ont exposé la moitié des mâles avec des femelles, leur permettant ainsi de s’accoupler trois fois par jour pendant quatre jours avec de multiples partenaires (un mâle pour cinq femelles). L’autre moitié a été exposée unitairement à une femelle déjà accouplée et donc refusant toute avance, cour et accouplement. Après quatre jours d’accouplements ou de rejets par les femelles déjà accouplées, les deux groupes de mâles ont eu accès à de la nourriture contenant de l’éthanol 15 %.
De manière surprenante, les mâles ayant eu la possibilité de s’accoupler ont présenté une aversion pour l’alcool, alors que les mâles rejetés par les femelles ont présenté une préférence pour la solution d’éthanol. En moyenne, les mâles "rejetés" consommaient quatre fois plus d’alcool que les autres. Les auteurs ont émis l’hypothèse que le neuropeptide F, dont on sait qu’il est déjà impliqué dans la préférence envers l’alcool, pourrait être impliqué dans l’appétence envers l’alcool observée chez les mâles rejetés. Ils ont donc quantifié ce neuropeptide F dans le cerveau des deux groupes de mâles. Les résultats montrent que le cerveau des mâles rejetés présente deux fois moins de neuropeptides F que celui des mâles qui ont pu s’accoupler. De manière très élégante, les auteurs ont confirmé cette observation en induisant une modification bidirectionnelle de l’expression/action de ce neuropeptide dans le cerveau des mâles qui ont pu s’accoupler ou non. Les résultats montrent que la réduction de l’expression de ce neuropeptide (en injectant des ARN interférants) chez les mâles qui ont pu s’accoupler augmente leur consommation d’alcool, comme observé chez les mâles rejetés, alors qu’inversement, l’activation artificielle des neurones exprimant le neuropeptide F chez les mâles rejetés prévient l’augmentation de leur consommation d’alcool.
Dans l’ensemble, cette étude montre que le rejet des mâles par les femelles a changé le niveau d’expression cérébrale du neuropeptide F qui a pour conséquence une modification de leur appétence pour l’alcool. Ce neuropeptide F serait donc le "lien neurochimique entre le sexe et l’alcool". Le modèle suggéré par les auteurs postule que la privation sexuelle engendrerait un déficit en neuropeptides F qui augmenterait le comportement de recherche de drogue, comme observé avec l’augmentation de la consommation d’alcool. A l’inverse, une relation sexuelle engendrerait un excès de neuropeptides qui réduirait la recherche d’effet récompensant des drogues. Les auteurs ont aussi réalisé une série d’expériences leur permettant de conclure que l’accouplement et l’intoxication alcoolique sont bel et bien des expériences récompensantes pour les mâles. Ils ont aussi démontré que l’activation de la voie du neuropeptide F (comprenant l’activation de son récepteur) a aussi un effet récompensant propre qui interfère avec l’effet récompensant de l’alcool. Autrement dit, l’activation de cette voie diminue bien les effets récompensants de l’alcool.
Il reste maintenant à mieux comprendre comment cette connexion entre le sexe (la privation sexuelle ou le manque de copulation) et l’appétence pour l’alcool fonctionne au niveau moléculaire, et comment une expérience sexuelle contrôle le niveau d’expression de ce neuropeptide et, en conséquence, comment ce neuropeptide contrôle la consommation d’alcool. Ce neuropeptide F a en fait un homologue humain bien connu des chercheurs sur l’addiction à l’alcool : le neuropeptide Y. Ce neuropeptide chez les mammifères joue un rôle dans de nombreux comportements (consommation de nourriture, stress, sommeil, motivation sexuelle et consommation d’alcool). Les personnes atteintes de dépression ou de stress post-traumatique présentent des taux réduits de ce neuropeptide. De la même manière, le stress de contrainte et la séparation maternelle affectent les taux de neuropeptide Y chez le rat. Nous savons aussi que des faibles taux de neuropeptide Y chez le rat sont associés à une plus forte appétence pour l’alcool et que certains variants du gène codant ce neuropeptide sont retrouvés plus particulièrement chez des patients alcoolo-dépendants. De plus, l’injection de neuropeptide Y dans le noyau accumbens a des effets récompensants chez le rat, et son administration soulage les effets négatifs du sevrage et de la dépression. Nous ne savons pas encore si ces taux de neuropeptide Y peuvent être modifiés par nos expériences sociales. Même si les résultats de cette étude ne sont bien évidemment pas transposables chez l’homme, ils nous posent certaines questions et nous poussent à rechercher un peu plus dans ce domaine.

Pr M. Naassila
mickael.naassila@u-picardie.fr
Groupe de Recherche sur l’Alcool et les Pharmacodépendances (GRAP), INSERM ERI24, Amiens