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Binge drinking à l’adolescence et risque de développer l’addiction à l’alcool…

> Alaux-Cantin S et al.
Alcohol intoxications during adolescence increase motivation for alcohol in adult rats and induce neuroadaptations in the nucleus accumbens
Neuropharmacology 2013 ; 67 : 521-31


Le binge drinking, c'est-à-dire consommer énormément et surtout rapidement de l’alcool, serait devenu très à la mode chez les jeunes puisque tout concourt à la banalisation de l’usage du produit, même avant l’âge légal pour l’acheter, et qu’ils sont la cible d’un marketing élaboré. L’Institut américain sur l’abus d’alcool et l’alcoolisme (NIAAA) a donné en 2004 la définition précise du binge drinking comme étant la consommation d’au moins cinq unités d’alcool (70 g d’éthanol pur car aux Etats-Unis une unité contient 14 g d’éthanol pur) pour les hommes (et quatre unités ou 56 g d’éthanol pur pour les femmes) en moins de deux heures, avec une alcoolémie atteinte de 0,8 g par litre de sang. En Angleterre, la définition donnée par les autorités de santé précise la consommation d’au moins huit unités (64 g d’éthanol pur puisque l’unité contient 8 g d’éthanol pur) pour les hommes (six unités ou 48 g d’éthanol pur pour les femmes). En France, avec la correspondance des unités d’alcool, cette définition équivaut à la consommation en deux heures de sept verres (70 g) pour les hommes et de six verres (60 g) pour les femmes.
Des études épidémiologiques et cliniques rapportent que l’initiation précoce de la consommation d’alcool, c'est-à-dire tôt à l’adolescence (entre dix et 15 ans) comparativement à une initiation plus tardive (vers 18-21 ans) augmente de quatre à cinq fois la prévalence de sujets alcoolo-dépendants et augmente de deux fois le risque de développer une addiction à l’alcool. Des études rapportent aussi que le binge drinking à l’adolescence augmente le risque de continuer à consommer de l’alcool selon la modalité de binge drinking à l’âge adulte.
Le présent travail réalisé chez le rat est le premier à rechercher si une exposition à des intoxications alcooliques importantes et répétées à l’adolescence augmente le risque d’addiction à l’alcool à l’âge adulte en mesurant la perte de contrôle de la consommation et la motivation excessive à consommer de l’alcool. Ce travail visait aussi à identifier des modifications neurobiologiques induites à long terme pouvant être à la base de ce comportement addictif une fois adulte. Les auteurs ont utilisé un modèle d’exposition à l’alcool à l’adolescence déjà décrit dans la littérature et qui mime les intoxications massives et ponctuelles observées notamment chez les jeunes. Les rats ont donc reçu une injection d’éthanol, à raison de 3 g d’éthanol pur par kilo de poids de l’animal et par jour durant deux jours, et ceci tous les deux jours pendant deux semaines. Les rats adolescents (entre leurs 30ème et 60ème jours de vie) ont donc reçu huit injections d’alcool au total. L’alcoolémie atteinte à chaque injection est de 3 g par litre et induit des effets hypothermiques, sédatifs et une incoordination motrice. Les résultats montrent que les rats adultes exposés à ces intoxications répétées à l’adolescence consomment plus d’alcool 10 % en situation de libre choix eau/alcool. De manière très intéressante, cette augmentation est significative après une exposition aux intoxications pendant la phase initiale de l’adolescence, ce qui corrobore les données épidémiologiques indiquant une plus grande vulnérabilité à l’addiction plus l’initiation a été précoce. Dans un autre paradigme, les rats adultes avaient un accès continu à un biberon d’eau, mais un accès à une solution d’alcool 20 % seulement un jour sur deux, ce qui a eu pour effet d’induire une réelle perte de contrôle de la consommation d’alcool (niveau élevé de consommation et de préférence) chez les rats qui ont eu des intoxications à l’adolescence. Cette augmentation de la consommation d’alcool est associée à un seuil augmenté des effets récompensants de l’alcool (observés dans le test de préférence de place conditionnée), ainsi qu’une moindre sensibilité à ses propriétés aversives (observée dans le test d’aversion gustative conditionnée). Ces effets à long terme semblent spécifiques de l’alcool car les rats ne présentent pas de modifications de sensibilité aux effets récompensants de l’amphétamine. Encore plus intéressant, dans le protocole d’auto-administration opérante d’alcool 10 % dans lequel les animaux doivent "travailler" (appuyer plusieurs fois sur un levier) pour obtenir l’alcool, les rats adultes exposés aux intoxications alcooliques à l’adolescence sont prêts à payer l’alcool beaucoup plus cher, ce qui signe une motivation accrue pour obtenir l’alcool. Ceci n’est pas vrai pour une autre solution appétitive sucrée, ce qui démontre un problème spécifique vis-à-vis de l’alcool et non une dérégulation générale du circuit cérébral de la récompense. Enfin, cette plus grande vulnérabilité à l’alcool est associée à des modifications d’expression génique dans le noyau accumbens, structure-clé de l’addiction, soit en situation normale, soit après réexposition à une intoxication alcoolique. Les gènes concernés sont ceux du transporteur de la sérotonine et de la préproenképhaline, deux acteurs déjà bien connus dans l’addiction à l’alcool. Dans une autre expérience permettant d’apprécier l’activation du noyau accumbens par l’alcool grâce au marquage de la protéine c-Fos, les résultats ont démontré que le noyau accumbens des rats adultes exposés à l’adolescence à l’alcool est moins réactif à une nouvelle réexpositon à l’alcool. Ces résultats démontrent que, d’une part, les intoxications alcooliques à l’adolescence ont des conséquences à long terme sur l’expression de gènes-clés et de la réponse à la réexposition à l’alcool et que, d’autre part, ce déficit d’activation du noyau accumbens pourrait expliquer pourquoi les rats ont tendance à consommer plus d’alcool pour corriger ce déficit d’activation.
Au total, cette étude préclinique confirme les préoccupations inhérentes aux résultats épidémiologiques qui laissent entendre une incidence en augmentation du nombre de sujets alcoolo-dépendants dans un futur proche qui serait due à une banalisation de ce "phénomène" du binge drinking chez les jeunes, même si certain(e)s revendiquent plutôt que le "nuage du binge drinking" n’aurait pas encore touché la France.

Pr M. Naassila
mickael.naassila@u-picardie.fr
Groupe de Recherche sur l’Alcool et les Pharmacodépendances (GRAP), INSERM ERI24, Amiens