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Le fonctionnement exécutif et l'impulsivité : des facteurs de vulnérabilité de la dépendance à l'alcool ?

> Gierski F et al.
Executive functions in adult offspring of alcohol dependent probands: toward a cognitive endophenotype?
Alcohol Clin & Exp Res 2013 ; 37 (Suppl. 1) : E356-63


Les fonctions exécutives désignent un ensemble de processus cognitifs dont la fonction est de guider les comportements complexes des individus. Il s'agit par exemple des processus de planification de l'action, de flexibilité mentale ou d'inhibition. Fréquemment associés au fonctionnement des lobes frontaux, ces processus ont montré une forte héritabilité. Chez les patients alcoolo-dépendants, la présence d'un déficit des processus exécutifs apparaît clairement établie. Leur niveau de performance faible dans les tâches sollicitant les processus d'inhibition et de flexibilité mentale est très vraisemblablement lié aux effets délétères de l'alcool sur les tissus cérébraux. Néanmoins, ce déficit pourrait également être pour partie l'indicateur d'une vulnérabilité préexistante chez une population pour laquelle une impulsivité comportementale prémorbide a été largement documentée. Si cette hypothèse est vérifiée, les apparentés au premier degré de patients alcoolo-dépendants devraient présenter un niveau de performance dans les tests évaluant les processus exécutifs plus faible que celui de sujets n'ayant pas d'apparentés alcoolo-dépendants.
Les auteurs ont recruté 155 participants. Parmi ceux-ci, 55 étaient des apparentés au premier degré de patient alcoolo-dépendant (de père uniquement, pour limiter le risque de SAF ou d'EAF) et 100 ne possédaient aucun apparenté alcoolo-dépendant au premier ou second degré. Les participants ont été évalués à l'aide d'une batterie de tests neuropsychologiques. Ces tests sollicitaient les processus exécutifs globaux, les capacités de flexibilité mentale et les processus d'inhibition. Les antécédents psychiatriques sur la vie entière, ainsi que la consommation d'alcool, de tabac et d'autres substances étaient documentés. Enfin, l'évaluation de l'impulsivité était réalisée à l'aide de la BIS-11.
Les résultats des tests neuropsychologiques d'inhibition et de flexibilité mentale indiquent des performances altérées chez les apparentés. De plus, les résultats à la BIS-11 mettent en évidence une impulsivité plus importante chez les apparentés de patients alcoolo-dépendants. La réalisation d'analyses de régression hiérarchique met en évidence le rôle majeur du nombre d'apparentés alcoolo-dépendants comme prédicteur de la performance exécutive. En revanche, l'impulsivité n'apparaît pas liée au fonctionnement exécutif.
Ces résultats confirment, auprès d'apparentés de patients alcoolo-dépendants, l'hypothèse actuelle de l'existence de deux systèmes de décision neurocomportementaux distincts : un système de décision impulsive, sous-tendu par les régions limbiques et paralimbiques du cerveau, et un système de décision exécutive, sous-tendu par les régions préfrontales. Ils confirment surtout l'hypothèse selon laquelle l'impulsivité, mais aussi la performance dans les tests sollicitant les fonctions exécutives seraient des marqueurs de vulnérabilité à l'alcoolo-dépendance.
Au total, cette étude démontre que le déficit des fonctions exécutives constitue un endophénotype intéressant qui pourrait être utilisé chez les apparentés au premier degré de patient alcoolo-dépendant pour les identifier comme étant plus à risque de développer une addiction à l’alcool et, pourquoi pas, initier chez ces individus une psychothérapie pour éviter qu’ils ne tombent rapidement dans la spirale de l’addiction. En effet, la consommation chronique d’alcool est connue pour altérer encore davantage le fonctionnement des structures cérébrales jouant un rôle dans les fonctions exécutives, ces sujets vulnérables pourraient donc développer plus rapidement une addiction à l’alcool. De manière intéressante ces données s’ajoutent à celles déjà obtenues dans le champ de la génétique qui montrent aussi, par exemple, que le niveau d’expression du récepteur D2 de la dopamine dans le striatum est associé à un métabolisme plus important dans les régions frontales impliquées dans la réactivité émotionnelle et le contrôle exécutif, alors qu’il est inversement corrélé au risque de développer une addiction à l’alcool. Nous avons donc à disposition des données génétiques, biologiques et aussi maintenant cognitives qui peuvent être utilisées pour repérer les individus à risque de développer une addiction à l’alcool.

Pr M. Naassila
mickael.naassila@u-picardie.fr
Groupe de Recherche sur l’Alcool et les Pharmacodépendances (GRAP), INSERM ERI24, Amiens